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Cannes 2017

cannes 2017 - Quinzaine des réalisateurs : une enfance volée

Cette année, le théâtre de la Croisette s’est transformé en une magnifique aire de jeu. Timide, l’œil écarquillé ou agrippé à la jambe de leur réalisateur ; papillonnant dans une robe de princesse ou baillant aux corneilles, les acteurs en herbes ont retenu toute l’intention des festivaliers autant sur la scène que sur l’écran. De l’autre côté du miroir, leurs personnages sont loin de connaître le même destin. Car l’enfance malheureuse, thème récurent mais intensément sensible, reste encore et toujours un terreau fertile pour dénoncer les dérives de la condition humaine. Immaculés et baignés d’innocence, les enfants sont souvent des éponges qui absorbent les vices de leur entourage au risque de se perdre.

De la brise de Zambie au blizzard de l’état de New York, de la poussière calabraise au soleil plombant d’Orlando, voici un petit tour d’horizon des enfants perdus de la Croisette.

I AM NOT A WITCH de Rungano Nyoni
Une vie qui ne tient plus qu’à un fil
Au Ghana et en Zambie, les superstitions ont la vie dure. Faute d’être au mauvais endroit au mauvais moment, Shula, 9 ans, est suspectée d’être une sorcière. Retenue par un grand ruban blanc, pour ne pas qu’elle s’envole, elle est prisonnière d’un gros camion orange avec une trentaine d’autres supposées sorcières comme elle. Privée d’école, elle sera épargnée du travail aux champs par la bienveillance de ses ainées. Bêtes curieuses pour touristes ou esclaves aux dons divinatoires, ces « sorcières » sont les dernières victimes d’un monde en transition qui n’ose pas encore défier les croyances populaires encore profondément ancrées dans les mentalités. Une première œuvre intense et sensible d’une jeune réalisatrice qui ne se contente pas de faire du docu fiction mais insuffle une vraie poésie à son récit.

MOBILE HOMES de Vladimir de Fontenay
L’illusion d’un foyer
Alors qu’elle est encore elle même une enfant, Ali tente provisoirement de placer Bone, son fils de 8 ans, en famille d’accueil pour tenter de se refaire financièrement et acheter une maison avec Evan, son mec du moment. Or l’assistante sociale la met face à ses responsabilités et Bone restera avec le couple, balloté entre combats de coq et arnaques à la petite semaine. Il faudra frôler le pire pour qu’Ali prenne conscience de la vie de déchéance qu’elle impose à son fils. Réfugiés dans un mobile home inhabité, la mère et l’enfant vont avoir la possibilité de refaire leur vie loin du vampirique Evan. Imprégné de culture américaine après ses études à New York, le réalisateur français adapte son propre court-métrage au format long avec une belle maitrise scénaristique. Une plongée froide et incisive dans la jeunesse sacrifiée d’outre-Atlantique bercée de violence et qui tente encore de croire au rêve américain.

A CIAMBRA de Jonas Carpignano
Un périlleux passage à l’âge adulte
Dans l’effervescence électrique d’un quartier gitan de Calabre vit Pio et sa grande famille. À 14 ans, l’adolescent a du mal à trouver sa place entre des grand frères bien ancrés dans le milieu et des beaucoup plus petits : cousins ou frangins qui jouent déjà les caïds, la cigarette aux lèvres perchés sur des scooters. Alors quand son père et ses frères se retrouvent incarcérés, Pio a enfin l’occasion de prouver à sa communauté qu’il est devenu un homme. Un parcours initiatique jonché d’embûches où le jeune garçon risque à chaque instant de se bruler les ailes. Porté entièrement par un jeune acteur d’une justesse incroyable « A ciambra » vous transporte dans une cellule familiale sans foi, ni loi. Un film brut et intense qui déstabilise dès les premières scènes pour mieux vous piéger par la suite.

THE FLORIDA PROJECT de Sean Baker
La face désenchantée du soleil de Floride
Entre le bitume de la voie rapide et la magie marquetée de Dysney World, Orlando voit fleurir des motels dortoirs aux couleurs acidulées. Escale pour vacanciers désargentés ou logement de fortune pour les plus démunis, ces complexes hôteliers sont accaparés pendant l’été par les enfants désœuvrés qui comblent leur ennui en faisant les 400 coups. Livrés à eux même, Moonee et ses copains n’ont pour seul garde fou que la bienveillance et la patience du gardien. Après « Tangerine », Sean Baker inonde une nouvelle fois de lumière ceux que l’Amérique a laissé dans l’ombre. Un film d’une fraicheur incroyable où l’innocence répond à la déchéance. Injustement oublié par les jurys en marge de la sélection, la projection du film a néanmoins été un des points d’orgues de cette 49e édition de la Quinzaine qui comme toujours s’inscrit comme un véritable incubateur de talent en parallèle de la grande compétition cannoise. Vivement 2018 pour découvrir le jubilé de ce rendez-vous cinématographique incontournable !

Gaëlle Bouché Envoyer un message au rédacteur