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cannes 2012 - Retour sur la Quinzaine des réalisateurs

Celui qui a fait retrouver le sourire à la Quinzaine des Réalisateurs, c’est son nouveau délégué général Edouard Waintrop ! Après trois ans sans comédie, sans franche rigolade (on se souvient du coup de génie de Xavier Dolan avec l’impayable « J’ai tué ma mère » en 2009), la Quinzaine des réalisateurs était devenue la sélection ennuyeuse du Festival de Cannes. En 2012, elle a retrouvé des couleurs avec des films exigeants plaçant intelligemment la comédie au cœur de leur récit. C’est ainsi que Gondry a ouvert le bal avec « The We and the I » et que Noémie Lvovsky l’a refermé avec son très personnel « Camille redouble ». Alors cette année place au rire, oui, mais pas que…

Le changement c’est cette année ! La Quinzaine des réalisateurs 2012 a fait son ménage de printemps et de l’avis général, côté coulisse comme côté public, le bilan est une vraie réussite ! Le contrat a été rempli haut la main avec la nomination d’un nouveau délégué général après le Général délégué des deux éditions précédentes. Edouard Waintrop a été félicité et remercié par les spectateurs mais plus surprenant par toute l’équipe d’organisation de la Quinzaine !

Vous voulez rire ?

Rarement, les sélections cannoises (officielles ou parallèles) nous offrent autant de films laissant la part belle à la dérision et la légèreté. Peut-être pour contraster avec les programmations passées et marquer le changement, Edouard Waintrop et son équipe nous en ont présenté pas moins de cinq, à l’occasion de cette édition 2012 de la Quinzaine.

L’ouverture donnait déjà le ton avec l’excellent nouvel opus de Michel Gondry « The We and the I » qui déployait moult joutes verbales assez jouissives matinées d’un humour corrosif et méchant de la part d’une bande d’adolescents cherchant à briller aux yeux de leurs camarades. On reste en milieu scolaire grâce au film de clôture « Camille redouble », de Noémie Lvovsky, qui nous offre un voyage dans le temps. Retour aux années collège ! Là encore, les vannes potaches fusent mais, comme « The We and the I », le film français n’oublie pas de traiter avec délicatesse la sensibilité des jeunes. Autre œuvre de la sélection, batifolant gaiement dans l’humour grinçant, parfois très noir et absurde, garnie de personnages complètement déjantés et délicieusement sadiques : « Touristes ! », le deuxième film de Ben Wheatley présenté en séance spéciale. Qu’il est bon d’être méchant !

On reste dans l’humour noir loufoque mais beaucoup plus léger et gentillet, « Adieu Berthe ou l’enterrement de mémé » est un bon moment de franche rigolade à travers ses jeux de mots et ses comiques de situation bien sentis. Et derrière sa légèreté de façade se cache une véritable fable mélancolique. Enfin, le charmant dessin animé de Benjamin Renner « Ernest et Célestine », histoire d’une amitié improbable entre un ours et une souris dévoile une atmosphère toute en candeur et désuétude offrant plusieurs situations qui amuseront sans nul doute petits et plus grands. Là encore, sous ses airs innocents, « Ernest et Célestine » en profite pour révéler la xénophobie et l’intolérance ambiantes de nos sociétés modernes à travers ce microcosme imaginaire.

La Quinzaine a donc présenté cette année une large et agréable palette de films divertissants, aux tons et humours très différents. Ceux-ci constituèrent d’excellentes bouffées d’air frais aidant à mieux digérer les œuvres plus radicales ou dramatiques des différentes sélections du festival.

De l’audace, encore de l’audace

Lorsque l’audace se pointe dans une sélection, cela fait toujours plaisir et rajoute à l'excitation de découvrir des films. Alors que les deux précédentes années, la Quinzaine nous avait fait découvrir une poignée de films assez singuliers et tout à fait passionnants (tels que « Play » et « Everything will be fine », encore boudés pour une distribution française), cette 44e édition a également offert ses quelques savoureuses surprises à commencer par « Rengaine », véritable œuvre indépendante et auto-produite par Rachid Djaïdani. Fiévreuse et authentique, elle expose avec verve et créativité le manque de tolérance entre les communautés noires et arabes.

Autre belle surprise audacieuse : le film chilien de Pablo Larrain « No », dans lequel on assiste au revival des années 80 avec une histoire qui se déroule sous l’ère Pinochet mais dont les images mêmes nous renvoient à cette époque. Comme pour crédibiliser son propos et livrer un vrai témoignage d’archive, Pablo Larraín ose le kitch et utilise des caméras à tube Ikegami de 1983 rendant le même format que les images réalisées dans les années 80, en 4:3 avec un grain propre et une image quelque peu jaunie. Certes, cette dernière semble un peu abîmée mais le résultat est empreint d’une réalité rarement observée dans les films historiques.

Un documentaire assez inhabituel a également été présenté. « Room 237 » réalisé par Rodney Ascher, fan de « Shining », a permis à son auteur de recueillir les théories les plus folles sur les significations et les indices soi-disant disséminés par Kubrick dans son unique film d’horreur. Cette dissection du chef d’œuvre, non dénuée d’une bonne dose de second degré, est un vrai régal. Le réalisateur parvient à captiver avec le plus simple des montages tant les théories explicitées par les dix experts du film sont ahurissantes !

Du coté de l’Orient, la Quinzaine a déniché deux œuvres allant à contre-courant des productions locales. Commençons par un film indien : « Gangs of Wasseypur » d’Anurag Kashyap, l’un des réalisateurs indiens les plus prometteurs de sa génération. Notons, en outre, que cette année, le Festival de Cannes est allé chercher des films indiens qui contrastent avec les productions bollywoodiennes généralement associées à ce cinéma. Et ceci que ce soit en sélection officielle (« Miss lovely ») à la Semaine de la critique (« Peddlers ») ou à la Quinzaine (« Gangs of Wasseypur »). Même s’il use de certains codes du Bollywood, Anurag Kashyap nous offre un film aux influences nord-américaines tout en parvenant à rester ancré dans sa culture indienne. Un intéressant melting-pot qui donne au film un air de « La Cité de Dieu » et de « Slumdog millionnaire ». L’autre audacieux venu d’orient, c’est Sang-ho Yeun avec son « King of pigs », film d’animation coréen. C’est, d’une part, ce qui en constitue déjà toute l’audace, vu l’état de la production animée coréenne. Bien qu’elle se soit spécialisée dans la sous-traitance de productions beaucoup plus prolifiques dans ce domaine (japonaises ou américaines), l’animation coréenne a bien du mal à se faire une place dans la production mondiale et est, de ce fait, totalement reléguée au second plan dans son pays. Ensuite, concernant l’œuvre elle-même, « The King of pigs » est un film radicalement violent et dépressif, n’accordant aucune concession au désespoir de ses personnages. Peut-être pas entièrement abouti, il s’agit tout de même là d’une véritable proposition de cinéma.

La Quinzaine connaît ses classiques

Les classiques du genre, ou devrions-nous dire les genres classiques, étaient à la Quinzaine cette année ! Ainsi la rédemption, grand thème du cinéma hollywoodien avec un grand H, était à la fête. Récompensé du Label Europa cinema, « Le Repenti » est de ces beaux films portés par ces anti-héros qui veulent réparer leur faute commise. Drame humain et destin contrarié en puissance, l’expiation peut être âpre… Le film ne tient toutefois pas toutes ses promesses…

Les grandes fresques familiales avec leurs non-dits et leurs histoires obscures survenues dans un passé lié aux grands troubles qu’a connu le pays où se situe le récit font partie de ce film dense. Jetant à la fois un œil macroscopique sur une région du monde et microscopique sur une famille liée au destin de sa patrie, c'est un beau pari que le film de Massoud Bakhashi « Une famille respectable », qui nous plonge au cœur de son pays : l’Iran. Entre passé et présent, faux-semblants et confiance, traîtres et alliés, le film est d’une réalité viscérale, dangereux jeu de dupes où la notion de famille perd sens… Une œuvre impressionnante, foisonnante qui n’est pas sans rappeler le brio des derniers films iraniens comme « Une séparation ».

Qui ne connaît pas le livre de Pierre Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses » ? Déjà porté plusieurs fois à l’écran dans des adaptations françaises, américaines ou adolescentes, voici que le Chinois Jin-ho Hur transpose le récit de son « Dangerous liaison » dans le Shanghaï des années 30 avec la magnifique Zhang Ziyi (« Le Secret des poignards volants »). Sujet donc classique, auquel on pourrait ajouter une mise en scène classique, une élégance classique, une interprétation classique, une adaptation classique, le film deviendra-t-il lui-même un classique ? Rien n’est moins sûr, tant trop de classique tue le classique ! Pas un grain de sable ne vient enrayer cette mécanique trop bien huilée… Reconnaissons cependant à Jin-ho Hur l’exigence de la qualité visuelle et la précision de la réalisation !

À la rigueur

Quelques films n’auront toutefois pas complètement convaincu… l’exigence de certains réalisateurs s’étant transformée en rigueur empoisonnante. Le sombre et rude « Rêve et Silence » de l’Espagnol Jaime Rosales est une torture pour qui déteste les films lents, aux longs plans séquences vides et statiques, aux dialogues creux et à l’ambiance molle… Deux longues heures insupportables sur le deuil et la perte d’un être cher. Oui, le sujet est déjà lourd à la base.

Avec son premier long-métrage « La Sirga », William Vega a trouvé son style, une ambiance et des comédiens investis pour une histoire qui traite de… mais de quoi au fait ? C’est bien là tout le problème ! On ne se sait finalement pas trop de quoi parle Vega avec cette maison qui attend ses touristes en Colombie au bord d’une mangrove et où arrive une jeune fille dont on vient d’assassiner les parents… Mystères, symboles, évocations, on tourne autour du pot pendant 1 h 30 sans trouver de réponses à toutes les questions qu’on se pose pendant le métrage… On attend quand même de voir la suite de sa carrière, lui donner une nouvelle chance semblant un pari à prendre !

Du rire, des larmes, des risques et de l’exigence : la Quinzaine des réalisateurs a, cette année, réussi le cap du changement, en profondeur. Elle a intelligemment proposé des films de belle tenue, qui trouveront sans difficulté leur public, et des films plus exigeants sur lesquels la direction a clairement parié. Cet équilibre a été rigoureusement géré. La Quinzaine ne peut donc que mieux s’en porter et devrait bénéficier d’un intérêt décuplé l’an prochain. C’est tout bénef’ pour les programmateurs qui auront plus de choix et plus d’œuvres de qualité à visionner. C’est tout bénef’ aussi pour les habitués de cette sélection parallèle de Cannes qui y trouveront certainement encore plus de plaisir ! De quoi attirer les foules l’an prochain… Zut il va falloir faire la queue encore plus longtemps que d’habitude !

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Mathieu Payan Envoyer un message au rédacteur