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12e Festival de cinéma argentique en plein air – Redessan 2026 : Bilan
Cette année, inutile de le cacher, l’atmosphère ambiante n’était pas forcément des plus joyeuses avant le début de ces nouvelles festivités à Redessan. Pas tant en raison des fortes chaleurs (particulièrement prononcées) que d’une actualité des plus moroses nous faisant surtout carburer à l’anxiété, voire à la peur, quant à ce que risquent d’être nos étés futurs.
Entre une canicule mettant le territoire et les nerfs en surchauffe et des incendies en cascade prompts à défigurer le premier et à éprouver les seconds, c’est à se demander si la fête allait bientôt être de courte durée. Pour autant, jouer la déprime sur un monde en perdition n’était pas plus à l’ordre du jour que l’éternel débat sur la potentielle disparition à court terme de la (projection en) pellicule argentique. Ne serait-ce qu’en raison d’une fréquentation et d’une fidélité des visiteurs qui ne faiblissent pas d’une année sur l’autre, l’effet de continuité et de convivialité restait assuré, et cette 12ème édition majoritairement placée sous le ciel de la comédie a su tenir ses promesses.
De nouveau ces projections nocturnes en 35mm, nanties d’actualités d’époque en guise de prologue et de changements de bobine en cours de projo, avec un léger petit vent du Sud pour aider à supporter la chaleur des nuits gardoises : c’est simple, c’est ce que l’on vient chercher et célébrer ici quand certains préfèrent s’en aller dans les fêtes votives des villages alentours pour picoler à loisir devant des lâchers de taureaux avant de « lâcher le taureau » dans des bagarres avinées – et c’est un gars du coin qui parle ! On continuera de préférer le cinéma en plein air à toute cette agitation. Sans doute parce que ce calme-là est ce qui nous manque le plus le reste de l’année…
(Con)sidération

Festival de Redessan 2026 "Le Dîner de con"
La présence du fils de Jacques Villeret pour venir introduire cette première séance du festival fut l’occasion de ressasser bon nombre de souvenirs sur celui qui, en 1998, trouva très clairement le rôle de sa vie. Les fous rires qui se sont ensuite enchaînés sur un peu moins d’une heure et demie n’ont pas surpris d’un pouce quant à la pérennité du film. Pour autant, vu que presque tout a été dit sur "Le Dîner de cons" et que son succès au box-office se passe de toute analyse, autant profiter de l’occasion pour contrer la plupart des reproches qui semblent lui être régulièrement adressés. Film méprisant sur des personnages méprisables, donc profondément cynique ? Propension au rire plus amer qu’acide, au sein d’un emballage plus grimaçant que grinçant ? Ressassement incessant des codes du théâtre filmé en guise de mise en scène ? Traitement quasi misogyne des personnages féminins ? Évolution impossible du « système Veber » ? Tous ces reproches ont tôt fait de fondre comme neige au soleil. En choisissant d’adapter sa pièce à succès sur grand écran après un "Jaguar" des plus calamiteux, l’auteur a visé juste. Rythmé sur à peine 1h20 avec zéro temps mort et sans le moindre petit bout de gras (on ne voit que le récent "De la Comédie-Française" pour tenir la comparaison), évitant plutôt habilement cette tendance à vouloir aérer une situation de huis clos par des scènes en extérieur quasi inutiles (deux ou trois ici, pas plus), il tient jusqu’au bout son argument de départ (la connerie de l’un va-t-elle atténuer ou amplifier la connerie de l’autre ?) sans jamais chercher à montrer le fameux dîner du titre.
À ce jeu du « chacun est le con d’un autre », Francis Veber construit comme à son habitude une mécanique scénaristique implacable où la montée en crescendo va de pair avec la déconstruction des rôles préalablement définis. Comme dans "Le Père Noël est une ordure !", l’idée n’est jamais d’opposer les « cons » aux « pas cons », mais de mettre tout le monde dans le même sac à mesure que la courbe des dégâts monte en exponentielle. De ce fait, le rire vient spontanément, « avec » ceux qui sont filmés et non pas « contre » eux. Le choix des acteurs, tous impériaux et hilarants (à l’exception d’un Thierry Lhermitte un peu coincé dans son registre habituel), permet au réalisateur de se reposer sur des valeurs sûres (du fou rire surréaliste de Francis Huster jusqu’au regard de serpent de Daniel Prévost, il y a sans cesse du culte à piocher). Quant au manque de caractérisation des personnages féminins, s’il est plutôt fondé, l’empathie que l’on ressent pour elles bloque toute possibilité de lecture misogyne. Reste l’élément-clé en matière de critique : est-ce du cinéma ou du théâtre filmé ? Avec un peu d’attention, le spectre du boulevard immobiliste à décor unique, à grands coups de portes qui claquent et de surprises cachées dans le placard, s’efface au profit d’une scénographie maîtrisée en huis clos, capable de compresser au mieux les caractères jusqu’à l’implosion (de rire) tant attendue. Il ne fait aucun doute que Veber a pensé cinéma et non pas théâtre dans sa mise en scène – le jeu des sept différences avec la pièce de théâtre en offre toutes les preuves sur un plateau. Du coup, on pourra toujours tiquer sur ceci ou cela, l’hilarité et la maîtrise du résultat final ont raison de toute critique.
Les malheurs de Celie

Festival de Redessan 2026 "La Couleur Pourpre"
Pour l’auteur de ces lignes, il est toujours assez difficile de parler de "La Couleur pourpre". Pas seulement en raison du simple fait de devoir admettre de (très) sérieuses réserves sur un film signé Steven Spielberg (un cinéaste dont les échecs artistiques se comptent en général sur les doigts d’une main), mais aussi en raison d’un sujet qui, à la base, ne laissait que peu de doute sur ce qu’allaient être le ton général et l’angle émotionnel dictés par le résultat final. Paru trois ans en amont du film et récompensé du Prix Pulitzer, le roman éponyme d’Alice Walker ne prenait en effet pas de gants pour raconter, sous une forme épistolaire, le sombre quotidien d’une afro-américaine abusée par son père puis maltraitée par un mari violent dans le Sud profond des États-Unis au début du XXe siècle. Au départ peu motivé à l’idée d’adapter le film en raison de sa méconnaissance du contexte de l’époque, Spielberg donne surtout l’impression d’avoir utilisé la fidélité au roman comme bouclier, voire comme une solution de facilité. Qu’on le juge comme une guimauve complaisante sur la condition des Noirs aux États-Unis ou comme un parangon de pathos voué à forcer l’indignation à sens unique et sans nuance (ce qui reste discutable en soi), "La Couleur pourpre" coche en tout cas à peu près toutes les cases de l’académisme filmique, usant de toutes les ficelles les plus mélodramatiques d’Hollywood au détriment de vraies et puissantes idées de mise en scène qui viendraient transcender l’indignation afin de mieux la servir.
Alors, oui, le récit est suffisamment bien mené et rythmé pour ne pas (trop) lasser. Oui, les actrices sont absolument parfaites et n’ont en rien volé leurs nominations aux Oscars. Oui, la musique de Quincy Jones est en adéquation parfaite avec les images. Oui, on ne peut pas nier avoir versé quelques larmes à certains moments, en particulier lors d’un très beau quart d’heure final qui offre la libération aux victimes et la rédemption à leurs antagonistes (mention spéciale au personnage de Danny Glover, moins unilatéral et caricatural qu’il n’en a l’air). Reste que la sensation d’un film primaire se limitant à schématiser tout ce qu’il illustre (des bons sentiments aux souffrances physiques en passant par la stricte peinture sociétale) se fait ressentir d’un bout à l’autre de ces 154 minutes qui s’étirent parfois au-delà du raisonnable. Et surtout, désolé d’insister, le génie absolu de Spielberg à penser une scène de cinéma en mouvement, en structure, en rythmique et en symbolique pointe ici trop souvent aux abonnés absents – on parie que le film n’aurait pas varié d’un iota si un autre cinéaste hollywoodien l’avait réalisé. Il s’agit là d’une « erreur » que ne réitérera pas Spielberg lorsqu’il tournera bien plus tard "La Liste de Schindler" et "Munich", très certainement les deux films les plus importants de sa carrière, où le cinéma saura transcender l’Histoire pour la mettre intelligemment en perspective.
Gaffes en mode « Gafer »

Festival de Redessan 2026 "L'Âge Ingrat"
L’émotion était particulièrement forte en amorce de cette nouvelle séance, et pour cause : Mathias Moncorgé, le propre fils de Jean Gabin, a fait cette année le déplacement sur Redessan pour cette soirée initialement consacrée à Fernandel, et dont le film projeté, en l’occurrence "L’Âge ingrat" de Gilles Grangier, fut la première réunion de Jean Gabin et de Fernandel sous la houlette de leur boîte de production commune (la bien nommée « Gafer »). On sentait l’homme très ému de voir autant de gens présents pour découvrir l’un des films les moins célèbres de son père, mais surtout d’évoquer tant de souvenirs de son enfance, allant de sa découverte tardive de l’aura dont bénéficiait son père jusqu’à ses coups de cœur au sein de sa filmographie. Sans oublier un détail qui n’a jamais cessé de nous frapper durant toute la projection qui a suivi : l’amitié franche et réelle entre les deux monstres sacrés, dont on sent en permanence la joie de travailler ensemble et de se donner la réplique, même pour se balancer des vacheries à la gueule. On sentait aussi que la projection de ce film méconnu – et mésestimé – fut pour beaucoup une vraie découverte, d’autant plus agréable qu’elle colle à merveille à l’ambiance estivale du moment. Quand bien même son réalisateur Gilles Grangier fut trop souvent honni par l’intelligentsia critique de l’époque, il faut reconnaître que son amour des petites gens transparaît à l’écran autant que son admiration pour un Jean Gabin dont il fit son acteur fétiche.
Cette petite production modeste tournée entre le Nord et le Sud de la France part d’un argument très simple : deux hommes, l’un de Paris, l’autre de Marseille, font connaissance dans le cadre de vacances sous le soleil du Midi suite aux fiançailles de leurs enfants respectifs, et forcément, le choc des cultures et des caractères va vite pointer son gros pif. D’une légèreté si extraordinaire qu’elle confine presque à l’indolence (ce n’est pas un reproche), "L’Âge ingrat" a presque valeur de film de vacances. S’amuser à l’écran, oui, mais pas au détriment des spectateurs eux-mêmes, souvent hilares devant les situations et les quiproquos proposés. On doit bien avouer notre grosse préférence pour un Fernandel décidément ultra-performant à jouer la dissimulation des plus grosses casseroles sous une épaisse couche de gouaille méridionale, le tout avec un sourire grand jusqu’aux oreilles. Face à lui, Gabin reste fidèle à sa sobriété générale : sous la posture du parisien inébranlable se révèle de temps en temps une propension au lâcher-prise qui suscite le sourire sans effort. Ajoutez à cela des seconds couteaux aux petits oignons (dont la belle Marie Dubois de "La Grande Vadrouille" et quelques apparitions rigolotes de Noël Roquevert), et vous obtenez une comédie légère, bon enfant et sans prétention, parfaite pour accompagner le petit verre de pastis en fin de journée.
Canines vieillottes

Festival de Redessan 2026 "Le Bal des Vampires"
Pour cette ultime soirée, cette fois-ci consacrée au thème du vampire (l’un des thèmes favoris de Jean-Claude Boyer, parait-il), le choix fut porté sur la comédie vampirique culte de Roman Polanski. Choix étrange et singulier pour une séance qui, pour votre serviteur cinéphile, allait faire figure de test. Avec, en bout de course, un jugement sans appel : si l’on souhaite se persuader à soi-même que le cinéaste de "Répulsion", du "Locataire" et de "The Ghost Writer" n’a pas tourné que des grands films, "Le Bal des vampires" suffit à transformer l’a priori en vérité. Et à tous ceux qui feraient d’ores et déjà les gros yeux face à l’affront fait à leur objet de culte, ou qui tendraient à croire que le rédacteur de cet article aurait des gousses d’ail à la place des yeux, il n’y a qu’une seule réponse à donner : il faut revoir ce film séance tenante ! Oui, il faut revoir ce gros moment de parodie ridicule, torché avec un goût parfois immodéré pour les cadres et les transparences les plus moches qui soient, et interprété par une bande d’acteurs en roue libre qui en font des tonnes dans le cabotinage outrancier. Bien sûr, l’honnêteté nous oblige à reconnaître que le film possède d’indéniables qualités, en particulier ses décors hivernaux (les vrais, hein, pas les décors en studio d’une taille lilliputienne !) et la très belle partition musicale de Krzysztof Komeda. Reste que l’ambition initiale du projet, vouée à dérégler les codes les plus élémentaires des films vampiriques de la Hammer, par le biais de la farce et du burlesque, a pris un sacré coup dans les canines.
Chercher où ça coince n’est pas bien difficile. On pourrait évoquer ces moments d’humour lourdingue qui paraissent aujourd’hui aussi ringards qu’un vieux sketch miteux du Muppet Show. On pourrait aussi prendre le temps d’analyser une mise en scène moins maîtrisée qu’ampoulée, pour le coup indigne des influences qu’elle prétend vouloir taquiner (de Murnau à Dreyer), et même carrément illisible dès lors que la pénombre envahit le cadre. Mais, de façon tout à fait paradoxale, ce que l’on retient le plus, c’est de constater à quel point le génie de Polanski pour la gestion des espaces clos et l’instauration d’une tension feutrée se mange ici le mur en boucle. Cela tient sans aucun doute à la dynamique pataude entre un vieux savant excentrique (Jack MacGowran) et son jeune assistant (joué par Polanski lui-même), ainsi qu’à la caractérisation mollassonne des seconds rôles. On aura beau trouver ici et là ces petits zestes d’absurdité et de décalage dont Polanski et son fidèle scénariste Gérard Brach ont toujours été coutumiers, mais la sauce ne prend plus désormais sur cette péloche-là, achevant de reléguer "Le Bal des vampires" au rang de gentil nanar vieillot. Une déception qui, pour autant, n’altère en rien la satisfaction extraite de ces quatre jours de cinéphilie et nous incite une fois de plus à attendre patiemment la cuvée de l’an prochain.
Infos pratiques sur le site de l’association : https://www.boyer-cinema.fr/
