INTERVIEW

WRONG

© UFO Distribution

WRONG


Quentin Dupieux, Eric Judor, Grégory Bernard

réalisateur, acteur, producteur


Venu à Deauville présenter sa dernière réalisation, Quentin Dupieux arbore sa grosse barbe noire et ne quitte plus sa casquette de la même couleur. Il est accompagné à cette occasion du comédien Eric Judor, en grande forme vu le nombre de vannes et de blagues qu’il débite à la minute, ainsi que de son fidèle producteur Grégory Bernard. Avec « Wrong », une œuvre aussi décalée, on est en droit de se poser quelques questions !

Journaliste :
Comment écrivez-vous vos films ? Où allez-vous puiser votre inspiration ?

Quentin Dupieux :
J’ai un processus bien à moi pour l’écriture. Je ne vais pas vous le révéler, sinon tout le monde va pouvoir faire les mêmes films que moi (rires). Non, en fait, j’écris, je relis, je réécris… comme tout le monde. Mes amis me donnent leurs avis. Ensuite on tourne le film, on se rend compte si les scènes sont réussies ou non : c’est complètement banal, c’est comme tous les films en fait, non ?!

Grégory Bernard :
Ce n’est pas si banal que ça, car il n’y a vraiment pas d’intervention extérieure, ou très peu !

Eric Judor :
Moi, si je peux me permettre, il ne me demande pas du tout mon avis, il s’en fout ! A la limite, je lui donne et il va à l’inverse !

Grégory Bernard :
On a quand même la chance d’être ses premiers lecteurs, et de partager ensemble nos premiers éclats de rires…

Eric Judor :
Mais il a un point de vue très personnel. Il fait style « Je suis ouvert aux propositions », mais en réalité pas du tout !

Journaliste :
Est-ce que vos films ne sont pas caractérisés par un cinéma de l’absurde ? Et, est-ce que pour les comédiens c’est un tournage de l’absurde ?

Quentin Dupieux :
Je vais répondre à la place d’Eric : c’est des tournages très sérieux (rires). Non mais c’est vrai, parce qu’il ne doit pas s’en rendre compte ! C’est à la fois très sérieux et très studieux. Quant au mot « absurde », je le trouve chouette, mais il ne veut plus dire grand-chose maintenant malheureusement, et de mon point de vue, « Wrong » est un film tout à fait normal, qui ressemble à la vie.

Eric Judor :
Si je peux répondre (il se tourne vers Quentin Dupieux pour avoir son approbation !), il ne me donne pas une grande latitude de jeu car il sait exactement ce qu’il veut. Et quand je m’écarte de la ligne proposée, on coupe en pleine scène. Il demande vraiment aux comédiens de jouer au plus près possible du texte.

Journaliste :
Est-ce que vous donnez dans « Wrong » votre sentiment sur la vie aux Etats-Unis ?

Quentin Dupieux :
Ce n’est pas du tout mon point de vue sur l’Amérique, c’est complètement détaché du pays.

Grégory Bernard :
Avec Quentin, on a décidé ensemble de cette « ligne éditoriale », d’aller tourner des films en anglais là-bas, parce que les artistes français qui ont une dimension internationale peuvent facilement tourner en anglais. En plus les Etats-Unis c’est inspirant, on y mélange les équipes techniques, les comédiens. C’est un pari que de faire des films indépendants français en anglais aux Etats-Unis. Dans cette démarche, on trouve une énergie complètement nouvelle et c’est quelque chose de très excitant.

Quentin Dupieux :
J’ajoute que c’est très agréable d’être « exotique » pour les Américains. Ils se trouvent dans un climat assez particulier parce que je ne parle pas très bien anglais. Pour eux je suis clairement un étranger et j’apporte quelque chose d’étrange qui n’est pas leur quotidien, qui ne ressemble pas aux autres films. J’ai le sentiment d’être « exotique », mais c’est peut-être juste une impression !

Journaliste :
Eric, est-ce que ce n’est pas trop dur de jouer un film en anglais ?

Eric Judor :
Je parle un peu mieux l’anglais que ce que nous entendons dans le film où j’ai pris l’anglais de Jacques Delors (rires). Avec Quentin, on cherchait une manière de parler, on cherchait un personnage en fait pour ce jardinier. Du coup, on est tombé d’accord sur cet accent qui a bien marché dans les projos qu’on a faites aux Etats-Unis, notamment à Sundance. Depuis le début de ma carrière, j’aime beaucoup jouer avec la langue anglaise et faire le gros nul !

Journaliste :
Ne pensez-vous pas que la forme de « Wrong » est plus conventionnelle que pour « Steak » et « Rubber » ? Est-ce pour vous une façon de rentrer dans le « rang » ?

Quentin Dupieux :
Honnêtement, je ne peux pas répondre, je ne m’en rends pas compte. Tous mes films sortent du même tuyau. Je n’ai pas l’impression que celui-là soit plus conventionnel. Il est peut-être plus classique dans la mise en image, mais je n’ai pas l’impression que les deux précédents soient complètement fous et aussi différents. En revanche, je n’ai surtout pas décidé de rentrer dans les « rangs » !

Journaliste :
Comment avez-vous choisi l’acteur principal du film ?

Quentin Dupieux :
En fait, j’ai écrit le film pour lui ! Le comédien Jack Plotnick avait un petit rôle dans « Rubber ». Je l’avais adoré et j’avais adoré travailler avec lui, mais c’était malheureusement trop court. Le choix du comédien a donc été très simple pour « Wrong » !

Journaliste :
Est-ce que votre succès avec Mister Oizo vous a influencé dans votre réflexion et votre façon de vivre ?

Quentin Dupieux :
C’est un vaste sujet mais disons qu’en premier lieu, c’est un truc qui m’a fait perdre du temps, puisque j’ai gagné beaucoup d’argent trop jeune, donc je suis devenu un peu bête. Il a fallu me reconstruire rapidement pour pouvoir redevenir un être humain raisonnable. J’ai donc fait « Non-film » en 2001 pour dépenser cet argent, et c’est ce qui m’a permis de rencontrer Eric.

Eric Judor :
C’est en effet ce film que nous avions vu avec Ramzy et qui nous a fait dire qu’il fallait absolument qu’on travaille avec Quentin Dupieux. On était même prêts à faire n’importe quoi !

Quentin Dupieux :
Mais sinon, non, le succès mondial de la pub et du morceau Flatbeat ne m’a apporté que des ennuis…

Eric Judor :
Et une Jaguar !

Quentin Dupieux :
Mais je vais mieux aujourd’hui.

Journaliste :
Comment tournez-vous aux Etats-Unis ?

Quentin Dupieux :
Contrairement à « Steak », où nous avions une grosse production et une importante équipe de tournage, avec plein de techniciens et de caisses de lumière à déplacer, pour « Rubber » j’ai annulé tout ça. Je voulais vraiment aller plus vite, faire des films plus rapidement. Aux Etats-Unis, on a donc cette formule avec une équipe réduite qui fonctionne très bien.

Grégory Bernard :
Ces films sont des petits budgets, ce qui nous oblige à travailler avec peu de monde, mais c’est un choix délibéré de Quentin. Je pense que ça vient aussi du fait que Quentin fait tout ! Il occupe cinq ou six postes différents…

Eric Judor :
Il fait aussi la bouffe à midi par exemple !

Grégory Bernard :
On a donc tourné « Wrong » en 21 jours je crois, ce qui est très rapide !

Journaliste :
De quoi vous nourrissez-vous dans le cinéma ou la littérature ?

Quentin Dupieux :
Vous savez, j’avale de tout : à la fois de très bonnes mais aussi de très mauvaises choses. Je regarde plein de mauvais films avec délice et je pense que tout ça fait partie de moi. Avant tout dans mon esprit, je fais des films qui sont sensés être drôles.

Propos recueillis par Mathieu Payan

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