affiche film

© Gaumont Distribution

AU REVOIR LA-HAUT


un film de Albert Dupontel

avec : Nahuel Perez Biscayart, Albert Dupontel, Laurent Lafitte, Niels Arestrup, Emilie Dequenne, Mélanie Thierry, Héloïse Balster, André Marcon, Philippe Uchan, Michel Vuillermoz...

En 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, deux anciens soldats, sans le sou, dont l’un est défiguré mais possède un don pour le dessin, décident de monter une arnaque, en mettant en place un catalogue de monuments aux morts, qu’ils vendent sans les réaliser...


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Photo film

POUR : Niveau +3 – Une fresque cynique et inoubliable

Le cinéma français est décidément en pleine forme en cet automne 2017. Après une comédie jubilatoire ("Le sens de la fête"), le voici qui nous livre à la fois une fresque historique évoquant la guerre de 14, et une comédie noire, aussi cynique qu’émouvante. Celle-ci est donc signé Albert Dupontel, auteur de films jusque là excentriques, servi par des personnages souvent borderline : "Bernie", "Le créateur", "Enfermés dehors", "Le vilain" et "9 mois ferme". Un rien assagi, mais sans perdre de sa verve, l’homme se met une nouvelle fois en scène dans le rôle d’un « poilu » tentant de se sortir de la misère avec son ami défiguré.

Puissante parabole sur la renaissance et le pardon, "Au revoir là-haut", adapté du roman éponyme de Pierre Lemaître (Prix Goncourt 2013), est aussi une dénonciation en règle des profiteurs de guerre, qu’ils soient soldats sanguinaires ou hommes d’affaire peu scrupuleux. Intelligemment construit, le film raconte, sous forme de flash-back (le personnage de Dupontel, prisonnier au Maroc, dévoile son histoire à un brigadier), l’histoire des derniers jours de guerres, puis le difficile retour dans un monde où les inégalités sociales sont flagrantes, et la seule piste pour changer sa vie et obtenir une forme de vengeance. Le contraste frappe ainsi entre les intérieurs richement décorés de la famille Péricourt et les bords de Seine dans lesquels évoluent les anciens soldats.

Dupontel varie les styles de mise en scène avec une assurance évidente. Bien sûr les premières visions de la guerre, survol et exploration des tranchées sous forme de longs plans séquences, grouillants de figurants, rappellent forcément l’excellent film de Jean Pierre Jeunet, "Un long dimanche de fiançailles". Les deux films se rejoignent finalement quelque part dans la notion de retrouvailles fantasmées ou redoutées. Dupontel choisit d’ailleurs intelligemment d’évoquer ce qui sépare le fils (Nahuel Pérez Biscayart, vu récemment dans "120 battements par minute") et son riche père (Niels Arestrup), sous forme d’un cauchemar aux images déformées, alors que celui-ci est sous morphine.

Certains seront peut-être agacés par les jeux de masques qui cachent la blessure de ce jeune homme, pourtant d’une surprenante beauté, et l’usage de la petite fille pour traduire les sons peu inteligibles qu’il émet. Il se dégage pourtant de ce bal des apparences, une poésie évidente, tout comme l’émotion nous étreint lors des moments où l’innocence transparaît dans les regards des personnages : celle de la sœur, Emilie Dequenne, pleine de beaux souvenirs, comme celle de Mélanie Thierry, timidement amoureuse. Événement de cet automne, probable succès public, "Au revoir là-haut" devrait tranquillement tracer son chemin jusqu’aux prochains César.


CONTRE : Niveau -1 - … et bonjour ici-bas !


Tant d’ambitions folles, tant d’excellents échos, tant d’espoirs placés dans ce qui s’annonçait comme l’un des plus gros uppercuts cinématographiques français de 2017… Et au final, une déception tout à fait proportionnelle au taux d’attentes placées dans la nouvelle création d’Albert Dupontel. On ne dira d’ailleurs pas la « nouvelle folie d’Albert Dupontel », puisque l’humour n’est plus à la fête. En adaptant le roman multi-primé de Pierre Lemaître (Prix Goncourt en 2013), le réalisateur de "Bernie" investit un registre casse-gueule : celui de la reconstitution historique. Sans pour autant y enlever son goût immodéré pour des personnages de nantis lancés dans une croisade punk contre les institutions et les injustices. Il y avait bien sûr de ça dans le roman de Lemaître, ne serait-ce qu’au vu du parcours de ces deux soldats poilus démobilisés et lancés dans une escroquerie vengeresse vis-à-vis d’une société d’après-guerre plus ou moins patriotique. Bon sujet, donc, doublé d’un regard tendre sur l’artiste meurtri qui ne se fie qu’à son cœur et son imagination. Reste le traitement de ce sujet sérieux… Et hélas, c’est là qu’est l’os…

Le souci premier apparaît en moins de dix minutes : Dupontel semble vouloir troquer ses tongs de punk pour les chaussures en cuir de Jean-Pierre Jeunet. La connexion ne se fait pas seulement au vu d’une intro qui plonge de plein fouet dans l’enfer des tranchées, mais tout de même : là où Jeunet faisait preuve de lyrisme puissant et de symbolisme évanescent dans sa peinture de la guerre (revoyez "Un long dimanche de fiançailles"), Dupontel semble désireux d’en pomper maladroitement la scénographie (mais sans un travail stylistique digne de ce nom : un comble de sa part !) et s’en tient à une visualisation on ne peut plus cheap et illustrative, tout juste rehaussée par un élégant travelling inspiré par "Les Sentiers de la Gloire" (le réalisateur n’a jamais caché son amour pour le film de Kubrick). C’est par ailleurs durant cette scène inaugurale que toute la sève dramaturgique d’"Au revoir là-haut" nous fige illico presto dans un sourire crispé, aussi bien en ce qui concerne la formalisation des enjeux narratifs que la caractérisation des personnages.

Sur le premier point, le choix d’une narration en flash-back avec un narrateur très bavard (Dupontel) qui paraphrase tout ce que l’image rend pourtant déjà limpide est une gaffe désastreuse – croire le spectateur lambda à ce point incapable de décoder le langage cinématographique est en soi très condescendant. Sur le second point, les prestations d’acteurs oscillent entre le correct pépère (Arestrup fait du Arestrup, Dupontel fait du Dupontel, etc…) et la caricature carabinée (Laurent Lafitte, ici très mauvais, passe tout le film avec le mot « salaud » tatoué sur le front). Pour le coup, c’est quasiment un miracle si le jeune Nahuel Perez Biscayart (la stupéfiante révélation de "120 battements par minute") s’en sort haut la main dans un rôle kamikaze, privilégiant la pantomime et l’onomatopée pour étoffer un personnage qui se cherche dans la créativité – une prestation en soi assez époustouflante.

Plus généralement, on se contentera de dire qu’Albert Dupontel n’était pas le cinéaste adéquat pour ce projet. Le simple fait d’apprendre que Jean-Jacques Beineix – dont le récit de Lemaître faisait écho à sa propre enfance – avait été le premier à entreprendre une adaptation de ce livre est un indice qui ne trompe pas. Même après des années d’absence, on visualise sans peine ce qu’un créateur d’images fortes et de personnages barrés tel que Beineix aurait pu tirer d’un film : lyrisme fort, esthétique novatrice, émotion dévastatrice. Encore trop arrimé aux conventions de la farce socio-cartoon dont il reste le cador hexagonal, Albert Dupontel s’est contenté de subordonner le roman de Pierre Lemaître aux conventions de son style – l’inverse aurait été largement préférable. Ici, son manichéisme sonne comme déplacé, sa virtuosité narrative se fait timide quand elle n’est pas carrément ostentatoire (75% des plans-séquences sont juste là pour faire joli) et sa direction d’acteurs métamorphose l’après-guerre en un cirque de grimaces et de caricatures où tout n’est que lourdeur schématique, sans nuance. Chez Jeunet, au contraire, c’est toujours de la déformation que l’émotion peut surgir, autant par effet direct de l’empathie que par effet secondaire de la nuance. Dupontel aura beau réussir une scène finale pour le coup vraiment très belle, il est hélas trop tard : son film est déjà enterré.

Guillaume Gas

01-11-2017

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