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Genre(s), sexe(s) et cinéma(s) : Sous les jupes des filles


Cette rubrique a pour objectif de réfléchir de façon cinématographique au concept de genre : inégalités femmes/hommes, stéréotypes de genre, identité sexuelle… Chaque article propose ainsi d’aborder ces questions à partir d’un film ou d’un aspect particulier du cinéma. Premier épisode : "Sous les jupes des filles" (2014) d’Audrey Dana.

"Sous les jupes des filles" a ceci de particulier qu’il bouscule certains codes sans aller jusqu’au bout de sa démarche, et qu’il a été attaqué de toutes parts, d’un côté à cause de son féminisme inabouti et de l’autre à cause d’une forme de crypto-sexisme (plus ou moins inconscient) de la société.

Le projet de départ d’Audrey Dana est en soi féministe : agacée par la faible place des femmes dans les comédies françaises, elle avait initié, avec le soutien des producteurs Marc Missonnier et Olivier Delbosc, un chantier ambitieux qui consistait d’abord à interroger un grand nombre de femmes de tous horizons, et ensuite à élaborer un scénario donnant une place prépondérante aux actrices. Pour une première réalisation, c’était assez périlleux et ça s’est effectivement avéré compliqué et en partie malhabile. Mais ce film est-il pour autant un échec complet d’un point de vue de la représentation des femmes, et méritait-il toutes les attaques qu’il a reçues à ce sujet ?

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Avant même la sortie, un point non négligeable a posé problème. Durant la promotion du film, certains propos de la réalisatrice et de certaines actrices ont été pour le moins maladroits. Ainsi, Audrey Dana expliquait que son film n’était « pas féministe, au contraire » mais que « quand même » il était « féministe car ça parle des femmes » et car « il y a un désir de parité très très fort ». Des propos aussi bancals ont évidemment fait bondir plusieurs féministes, dont Faustine Kopiejwski sur "Cheek Magazine"1 ou Julie Gasnier sur le blog "Le cinéma est politique"2, qui ont produit de longues analyses critiques de ces déclarations et du film lui-même. Malgré la pertinence de ces indignations, peut-être est-ce nécessaire de prendre encore plus de recul pour comprendre ce que ces discours révélaient au sujet du féminisme. Comme l’ont si bien souligné Kopiejwski ou Gasnier, ces bévues quasi antiféministes étaient imprégnées de visions plutôt réductrices : Audrey Dana expliquait entre autres que cette volonté de ne pas souscrire totalement au terme « féminisme » venait des sous-entendus qu’il incarnait (« de la colère et un rejet des hommes »), alors que Géraldine Nakache exprimait sa réticence en réduisant le féminisme à un seul mouvement, les Chiennes de garde. Leur tort était donc de ne pas revendiquer explicitement ce terme malgré un discours prônant, par ailleurs, l’égalité des sexes ou l’émancipation des femmes.

En fait, cette situation mettait en lumière la réalité de la société française : le terme « féminisme » est mal compris par beaucoup et a parfois mauvaise presse. Il n’est ainsi pas très vendeur, en France, de qualifier un film de féministe, même quand sa démarche l’est. Or, une production de cette ampleur, qui n’est pas une entreprise philanthropique, prendrait peut-être un trop gros risque (celui de rebuter une partie du public) en axant sa promotion sur l’affirmation explicite d’un militantisme de ce type. Mais laissons de côté cette raison économique qu'on pourrait toujours critiquer comme étant bassement capitaliste... À cause d’événements récents et de certains mouvements rétrogrades, il y a une peur – logique – que les acquis soient remis en cause, et la colère peut monter au moindre signe qui sous-entendrait que le féminisme n'est plus d'actualité ou que ces revendications sont dépassées voire qu'elles seraient allées trop loin (cf. Zemmour et compagnie). Quand une cause légitime fait face à de tels risques, il y a une tendance quasi naturelle au repli et à la crispation, donc à un manque de recul et de pragmatisme de la part d'une partie des militant(e)s.

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Certains propos étaient vraiment déplacés, comme celui d’Alice Belaïdi expliquant que le film n’était pas « dans une revendication un peu absurde » alors qu’il est probable que ses intentions aient été les mêmes que Sylvie Testud qui considérait, de façon plus claire, que le film n’avait « pas besoin de rentrer dans la revendication » – en effet, on peut se demander pour quelles raisons un film aurait l’obligation de se positionner pour ou contre une idéologie quelconque. En fait, que traduisent les différentes déclarations de Dana et de ses actrices ? Tout d'abord, il conviendrait d'accepter le constat qu'une partie non négligeable de la population résume le féminisme à ses tendances agressives, désagréables ou percluses de crispations. On peut indubitablement regretter cet « amalgame crispant » (dixit Kopiejwski) et considérer que c'est une victoire des antiféministes. Sauf que se contenter de s’indigner ne résout pas le problème. Pire : cette attitude peut renforcer cette impression (croissante ?) que les féministes ne sont pas capables de discuter, voire tentent d'imposer une domination féminine ou une inversion des normes ! L'un des signes récents les plus emblématiques de cette méfiance déraisonnée envers le féminisme est l'apparition d'un courant dit « masculiniste ». Ce mouvement typiquement machiste, qui tend à faire croire que les hommes sont en danger (alors que seuls les privilèges masculins le sont), met en valeur dans son nom même le principal problème du féminisme contemporain : l’étymologie du terme « féminisme » donne désormais l'impression qu'il ne concerne pas les hommes et qu'ils n'ont pas de raison ni d'intérêt à soutenir de tels combats. Constat triste et ô combien problématique puisque le féminisme – du moins si l'on écarte des courants extrémistes très marginaux – est une volonté d'instaurer une pleine égalité entre hommes et femmes. Ces objectifs ne peuvent pas être atteints sans les hommes, du moins pas contre eux. Nier que les hommes sont parfois touchés par les stéréotypes ou certaines inégalités fait d’ailleurs le jeu des masculinistes, dont un cheval de bataille est la défense des droits des pères divorcés.

En outre, il conviendrait d'admettre que le féminisme est pluriel. On peut par exemple être féministe sans faire du droit de vote une priorité (c'était le cas de Georges Sand, pour qui ça n'avait aucun sens tant que les femmes n'étaient pas émancipées et risquaient de voter bêtement comme leurs maris !) ou l'être en faisant de la pornographie (Ovidie ou Erika Lust se revendiquent comme telles). Alors ne pourrait-on pas aussi l'être sans utiliser le terme « féminisme », à la manière d'Audrey Dana ? Si un mot entrave un combat légitime, il est peut-être temps de l'utiliser avec parcimonie ou de changer de terminologie… à moins de penser que la cause concernée est moins importante que le mot lui-même ! Malgré leur légitimité et leur pertinence, les critiques féministes adressées au film d’Audrey Dana peuvent donc apparaître comme une incapacité du féminisme à se remettre en question pour mieux servir ses propres causes.

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Paradoxalement, le film a aussi subi des critiques qui traduisent le poids des normes et des stéréotypes, sans que ce soit forcément intentionnel de la part des auteurs. Notons par exemple qu’ici même, le film a été accusé d'avoir été fait « sous œstrogènes ». Il est étrange de remarquer que l'utilisation (plus courante) de l'expression « sous testostérone » a plutôt une valeur plus positive ou fait au moins figure d'excuse : en quelque sorte, même si un film d'action est ras les pâquerettes, dire qu'il est « sous testostérone » revient à excuser ses faiblesses parce qu'il « tabasse » et que c'est déjà une qualité suffisante ! Etrangement, une création « sous œstrogènes » serait-elle symptomatique d’une médiocrité intrinsèque des femmes ? Pour certains critiques comme Romain Blondeau dans "Les Inrockuptibles"3, le simple fait que le film commence par le thème des menstruations n’est pas acceptable, et si elle est « d’une vulgarité inouïe », c’est une « erreur stratégique » et c’est seulement pour « défier les hommes sur leur propre terrain » (il y aurait donc des terrains propres aux hommes ?). Pourtant, le même Romain Blondeau écrit par ailleurs que, pour le film "Wrong Cops" 4, Quentin Dupieux « n’a jamais semblé plus sérieux, filmant les obscénités de sa bande de flics corrompus avec les yeux d’un documentariste halluciné ». Voilà qui semble clair : la grossièreté, le trash ou l’outrance seraient des privilèges des hommes ! Puisque, selon Blondeau, « derrière l’apparente gratuité » de son film, Dupieux évoque « son angoisse d’une normalité effrayante », serait-ce si inconcevable de penser qu’Audrey Dana ait aussi voulu exposer, derrière cette vulgarité apparente, son inquiétude face à des normes sociétales exécrables ? Pour prendre un autre exemple, l’avis de Maryne Baillon sur le site "Ecran Large"5 démontre que les femmes elles-mêmes reproduisent les réflexes patriarcaux, même inconsciemment. Dans la conclusion de sa critique, elle affirme ainsi : « En voulant trop en dire, [Dana] ne donne jamais envie de savoir ce qu’on y trouve… sous les jupes des filles ». Nous y voilà ! D’une part, les femmes devraient rester un objet de désir (masculin si possible) ; d’autre part, elles auraient le devoir de se taire sur certains aspects !

Le bousculement de certains tabous est pourtant l’un des aspects les plus féministes du film de Dana. "Sous les jupes des filles" évacue dès le début l’image sensuelle qu’on pourrait avoir en tête avec un tel titre. Ici point de fantasme masculin à la Souchon : sous ces jupes, est rappelée immédiatement une réalité triviale et souvent taboue (très peu représentée dans les arts au sens large) : les menstruations. Une façon de claironner dès les premières minutes, sous ce titre en forme de trompe-l’œil, que les femmes ne sont pas (ou pas seulement) un objet glamour de désir. Ce thème des règles, abordée avec un humour décomplexé, un peu vulgaire donc forcément déconcertant, est aussi une manière de se réapproprier un élément constitutif de la biologie féminine, que les sociétés patriarcales ont trop longtemps instrumentalisé en le déclarant impur ou maléfique. Dans ce début de film, la thématique s’appuie aussi sur la symbolique couleur rouge, reliée malicieusement au Moulin rouge, autre emblème de la sensualité féminine. Plus subtilement, les noms du générique s’affichent dans un blanc bordé de rouge, les deux couleurs constitutives du rose, que les sociétés occidentales ont arrimé aux filles et aux femmes depuis les années 1940 – stéréotype plutôt récent, donc, que ce film déconstruit graphiquement.

Nous ne sommes évidemment pas ici pour faire l’apologie du film ni affirmer qu’il n’a aucun défaut. Il est même tout à fait admissible de considérer que chaque personnage féminin du film d’Audrey Dana est trop stéréotypé et peut donc desservir la volonté de lutter contre ces clichés. Toutefois, rappelons que les comédies (a fortiori quand elles sont chorales) utilisent très souvent des archétypes, lesquels ont donc tendance à réduire chaque personnage à un trait volontairement exagéré. C’est la tradition du comique de caractère, qui a justement pour raison d’être de se moquer des stéréotypes. S’en indigner revient finalement – toute proportion gardée – à mépriser Molière !

Histoire de s’affranchir des stéréotypes, Audrey Dana choisit donc de les exagérer dans une caricature frontale et assumée, pleine d’autodérision. Avec des personnages féminins toutes plus ou moins agitées, elle fait même d’une pierre deux coups : d’une part elle se moque des clichés sur l’influence des hormones ou sur l’hystérie féminine, d’autre part elle en fait une sorte d’orgasme collectif crescendo qui se combine avec l’émancipation progressive de ses personnages. En un sens, différentes situations et figures féminines contribuent aussi à faire des femmes des hommes comme les autres ! En effet, à travers ses personnages, Audrey Dana affirme le droit des femmes à avoir les mêmes comportements que les hommes, par exemple des désirs sexuels débordants, ou même une attitude totalement beauf.

Mais ce film ne saurait être réduit à une simple caricature comique. L’histoire confronte, en effet, les personnages à des situations plutôt banales (du moins courantes) du quotidien des femmes d’aujourd’hui, permettant ainsi de réfléchir aux défis actuels de l’égalité entre femmes et hommes. Par exemple, Rose se voit confrontée à un cliché machiste qui voudrait que les femmes de pouvoir aient un taux de testostérone plus élevé que la moyenne et qu’elles aient des difficultés à éprouver de l’empathie ou à se faire des ami(e)s. Comprenant qu’elle illustra parfaitement ce stéréotype, Rose décide de le faire voler en éclats parce qu’il n’y a rien de prédéterminé et d’inéluctable : quand un cliché existe, c’est forcément que certaines personnes s’y conforment mais ça ne permet pas de généraliser un constat. En fait, Rose est prisonnière de son carriérisme et de ses habitudes, et non d’une supposée caractéristique biologique. Ce personnage est une illustration possible d’études scientifiques comme celles de Catherine Vidal, qui démontrent que le cerveau (et donc les capacités qui vont avec) n’a pas de sexe6.

Beaucoup de critiques ont regretté la place attribuée aux hormones dans le film (les règles de Jo, le taux de testostérone de Rose, la ménopause de Lili, ou la nymphomanie soudaine de Fanny), affirmant que cela contribuait à véhiculer les clichés misogynes qui voudraient que le comportement des femmes est contrôlé par leurs hormones. Pourtant, avec pas moins de onze personnages féminins, "Sous les jupes des filles" permet justement de montrer qu’il n’y a pas de règles (excusez le terme) en la matière : ainsi, si Jo vit intensément ses cycles hormonaux, il ne faut en tirer aucune généralité puisqu’elle est obligée d’expliquer son vécu à Agathe, qui manifestement est différente sur cet aspect-là. Autre exemple : le gynécologue apporte une explication sur le comportement de Lili qui montre que ce n’est pas qu’une question d’hormones.


Malgré tout, la remise en cause du système patriarcal n’est que partielle dans le film. Avec une lecture bienveillante, on pourrait penser que les personnages sont à l’image de la société : les femmes sont elles aussi imprégnées d’habitudes et de stéréotypes. Inversement, les déclarations maladroites évoquées plus haut peuvent laisser penser que le discours du film est également un peu gauche. Par exemple, Sam tient un discours dans le sens de la pensée masculiniste (on en demanderait trop aux hommes !) et Ysis revient sagement au bercail après l’échec de son aventure extraconjugale, la surprise organisée par son mari pour son anniversaire semblant peser beaucoup plus à ses yeux que l’ensemble des éléments qui l’avaient précédemment exaspérés (si on résume, elle faisait plutôt la bonniche à la maison). La vision de l’homosexualité peut aussi être vue comme naïvement caricaturale (et presque homophobe si cela est pris au premier degré) mais elle peut aussi illustrer une certaine forme de fantasme. Dans le cas du lesbianisme (Ysis et Marie), c’est le fantasme d’un féminisme radical qui consiste à affirmer que l’homosexualité peut être un choix d’émancipation vis-à-vis des hommes et une garantie d’égalité et de compréhension mutuelle. Dans le cas de l’acteur gay James Gordon qui finit par devenir l’amant de Fanny, cela correspond au fantasme selon lequel les homosexuels sont désirables pour les femmes, car ils seraient plus sensibles, plus compréhensifs et finalement plus féminins. Ces deux figures de l’homosexualité interrogent donc aussi les représentations et les stéréotypes.

Enfin, il y a la vision des hommes. Comme dit plus haut, Audrey Dana a tenu à ne pas se positionner contre eux. Elle évite ainsi de ne brosser qu’un portrait machiste des hommes. On a évidemment des personnages négatifs, avec le médecin de Rose, Jacques (lâche et infidèle) ou le père d’Adeline (mari violent), mais également d’autres positifs, comme l’avocat (patient, attentionné et compréhensif sans verser dans le sexisme bienveillant) ou le gynécologue, et d’autres plus complexes comme Pierre, le mari d’Ysis, cas typique des personnes habituées à la répartition des rôles et finalement misogynes sans l’intention de l’être.

>>> En partenariat avec l'association EgaliGone

1 Faustine Kopiejwski, « "Sous les jupes des filles", pas féministe ? Le discours aberrant d’Audrey Dana et de ses actrices », "Cheek Magazine", 4 juin 2014
2Julien Gasnier (Julie G.), « Sous les jupes des filles (2014) : des clichés sur les femmes et par des femmes », "Le cinéma est politique", 24 juin 2014
3Romain Blondeau, « "Sous les jupes des filles" : une atroce comédie », "Les Inrockuptibles", 3 juin 2014
4Romain Blondeau, « "Wrong Cops" : exploration absurde d’une Amérique maboule », "Les Inrockuptibles", 18 mars 2014
5Maryne Baillon, « Sous les jupes des filles, la critique contre », "Ecran Large", 30 mai 2014
6Voir par exemple la vidéo « Catherine Vidal – Le cerveau a-t-il un sexe ? », sur le site de TEDx Paris, 2011

Raphaël Jullien

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